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Une nouvelle méthodologie de lecture du Coran et des textes religieux, Mohamed Shahrour

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mercredi, 22 février 2017 13:15

TelQuel : Vous êtes ingénieur en mécanique des sols,
discipline que vous avez enseignée à l’université pendant
30 ans. Comment êtes-vous passé à la théologie ?

Mohamed Sahrour : Je suis ingénieur et non théologien. J’ai entamé
mes recherches dans le domaine religieux après avoir pris
connaissance des patrimoines religieux et philosophiques à travers
le monde. Grâce à ça, j’ai constaté que notre approche et notre
conception du monde contemporain souffraient de plusieurs problèmes.
L’islam comme religion est à la base de notre culture et de notre
patrimoine, j’ai décidé de me consacrer à l’étude de ce patrimoine
pour remonter aux sources de l’erreur. J’en ai conclu que la pensée
qui le sous-tend a été développée essentiellement vers les 9e et 10e
siècles de notre ère et que ceux qui sont venus après ont essayé
d’appliquer cette pensée sans prendre en considération le
développement des sociétés et la réalité de leur contexte actuel.
C’est pour cela que les musulmans vivent actuellement une sorte de
dédoublement de la personnalité. Le plus souvent, ils restent
attachés à leur culture, tout en se perdant entre ce qui a été
consigné dans les livres de théologie et de jurisprudence islamique
vieux de plusieurs siècles, et le droit positif tel qu’il est
appliqué dans les pays où ils vivent. Ce problème se pose le plus
souvent pour les musulmans vivant en Europe.

Pour votre lecture contemporaine du Coran, vous avez
recours à des moyens nouveaux de critique et d’analyse.
Vous pensez que ces moyens pourront encore être viables àl’avenir ?

Oui, dans ma lecture contemporaine, j’ai eu recours à une
méthodologie scientifique basée sur des principes de connaissance
pragmatique. Cette même méthodologie peut être sujette au
développement et à l’amélioration en temps voulu. C’est pour cela
que je soutiens que les moyens de pensée que nous utilisons ne
devraient pas devenir une science religieuse sacrée, comme ce qu’ont
pu faire ceux qui nous ont précédés. Ils ont fait de cette science
une religion qui rejette l’introspection et la critique. Ces gens-là
ne savent pas que tout développement ou pensée, quel que soit leur
niveau, devraient être ouverts aux critiques, car la pérennité de la
société en dépend. Tout ce que je fais, c’est offrir une lecture
consciencieuse en me basant sur des données contemporaines, afin de
tenter de résoudre les problèmes de notre civilisation. Je suis en
même temps conscient que les sciences et les moyens que j’utilise
pourraient très bien s’avérer périmés à un autre moment de
l’histoire. Dès lors, il sera du ressort de cette autre société de
refaire une autre lecture.

Dans vos livres, ainsi que dans vos conférences, vous
attaquez souvent le corpus des Hadiths. Vous dites que la
Sunna fait plus de mal que de bien à l’islam et que
celui-ci n’a pas besoin d’intermédiaire pour être compris...

Je n’ai jamais attaqué la Sunna et les Hadiths et je ne suis pas en
droit de le faire vu qu’elles représentent une tradition historique
et culturelle qui nous est commune et dont on ne peut pas se passer.
Par contre, je m’attaque à ceux qui font de la Sunna la base de
notre religion et la sacralisent, au détriment du Coran, qui
constitue le vrai fondement de notre religion. Je n’arrive pas à les
croire lorsqu’ils affirment qu’ils considèrent le Coran et la Sunna
comme une seule et unique source religieuse. En réalité, ils
privilégient la Sunna par rapport au Coran et poussent les gens à
comprendre le Coran à travers elle, même si le texte coranique
apporte plus de crédibilité. En réalité, à travers la Sunna, le
Prophète a posé un code civil applicable à la société, ouvrant la
voie à une législation humaine et non divine. Mais son ijtihad
(jurisprudence) est aujourd’hui obsolète, et dans le temps et dans
l’espace. C’est l’objet même de son message. Les théologiens qui
sont venus par la suite ont tenté de copier les chrétiens qui ont
fait du Christ l’axe central du christianisme, en faisant de la
figure du Prophète Muhammad le noyau de la religion musulmane. C’est
là tout le problème actuellement. Pour y remédier, il faudrait
remettre le Coran au centre de notre religion, comme c’était le cas
au temps du Prophète. Pour le reste, qu’il s’agisse du Prophète ou
de ses compagnons, ils sont bel et bien morts et il faudrait penser
à les enterrer une bonne fois pour toutes, contrairement à ce que
veulent bien nous faire croire les hommes de religion.

Vous ne pensez pas que cela pourrait ouvrir la voie à
n’importe qui pour expliquer le Coran à sa façon, quitte à
avoir des lectures extrémistes, comme celles de Daech ?

Les groupes terroristes n’expliquent pas le Coran et la religion.
Ils se basent sur des lectures qui ont déjà été publiées par des
théologiens durant l’histoire de l’islam. La jurisprudence de ces
théologiens est d’ailleurs utilisée à titre officiel comme source
dans plusieurs pays. Et c’est là tout notre problème dans la mesure
où cette jurisprudence date d’une époque assez particulière, celle
des conquêtes musulmanes où le califat représentait l’État le plus
puissant du monde. Ces différentes lectures appartiennent à
l’histoire et il convient de ne pas y revenir. L’histoire veut que
nous allions de l’avant et les explications qu’on devrait avoir
doivent prendre en considération les contextes et les développements
actuels. Personnellement, j’essaye d’expliquer le Coran à la manière
d’Isaac Newton, contrairement aux théologiens qui l’interprètent
comme de la poésie. Les lecteurs comprendront qu’on doit interpréter
le Coran d’une manière scientifique et en nous basant sur les
différents progrès de l’humanité en matière historique et
linguistique et non sur des légendes et des mythologies.

L’un des piliers de votre projet réformateur est la
différentiation entre le concept de kitab (livre) et
Coran. Mais la question qui est souvent posée aujourd’hui
concerne l’utilité même du Coran dans les temps modernes.
Que répondez-vous à cela ?

Cette question est très importante. Je pourrais dire que ce sont les
explications du Coran, données dans un temps déterminé, qui ne sont
pas applicables en tout temps. Elles sont souvent même en
contradiction avec les développements que connaît l’humanité. Par
contre, on ne peut pas dire que le Coran puisse mourir vu que c’est
Dieu, qui est éternel, qui l’a révélé aux hommes. Chaque génération
doit interagir avec le texte coranique et essayer de lui donner un
sens. Ce n’est qu’à partir de là que le Coran pourrait être un
message de paix spirituel pour les hommes et les aider à se
développer, à condition qu’ils le comprennent correctement.

Quelle serait pour vous la méthode exemplaire pour contrer
les groupes terroristes qui se basent sur une certaine
lecture des textes religieux ?

Il n’y a pas de méthode exemplaire pour se débarrasser du
terrorisme. L’exemplarité n’existe que dans l’imaginaire. Il y a par
contre des méthodes pragmatiques et réalistes qui prennent en
considération l’intérêt des peuples et des sociétés et s’accrochent
aux principes humanistes avant tout. Cette méthode consiste à
combattre n’importe quelle pensée avec une autre pensée, bien avant
l’utilisation d’armes qui ont déjà prouvé par le passé leur
impuissance. La seule méthode qui me paraît juste pour combattre le
terrorisme serait de conscientiser nos sociétés par rapport au grand
idéal proposé par les groupements terroristes au nom de la religion.
Il faut faire comprendre aux gens que la véritable définition de
l’islam, telle que le Coran l’enseigne, est contre toutes les formes
de violence. Pour faire ça, il nous faut retirer le monopole de la
pensée aux autorités religieuses et la donner à qui de droit, à
savoir les penseurs et les scientifiques pragmatiques.

Pensez-vous qu’il soit toujours nécessaire d’avoir des
mouvements islamistes, ou, de manière générale, ce qu’on
appelle l’islam politique ?

Je pense qu’il est nécessaire de veiller à former les peuples et les
sociétés pour qu’ils puissent se rendre compte que les programmes et
les projets portés par ces mouvements islamistes sont de véritables
arnaques. À partir de là, ces mouvements disparaîtront d’eux-mêmes
vu qu’ils tirent leur légitimité des mêmes peuples auxquels ils ne
proposent que des mensonges.

Vous soutenez que la plupart des citoyens du monde sont
des musulmans, y compris les bouddhistes et les hindous.
Que voulez-vous dire par là ?

La grande erreur que commettent les théologiens, c’est qu’ils
confondent imane (foi) et islam, dans le sens où ils soutiennent que
les fondations sur lesquelles s’appuie l’islam sont : la croyance en
un seul dieu qui est Allah, et en son prophète Muhammad, la prière,
le jeûne, la zakat et le pèlerinage. Cette version se base sur un
hadith qui diffère de la réalité du texte coranique, lequel précise
que ces cinq piliers confirment, en fait, la foi en Muhammad (imane)
puisque ce sont les rites pratiqués par ses disciples. Ces derniers
prenaient exemple sur le prophète dans sa manière d’effectuer la
prière et de jeûner le ramadan. De ce fait, quiconque suit ces rites
peut dire qu’il est “muhammadien”. Ce sont des piliers de la foi, et
non de la religion. Les piliers de la religion sont fixés par le
Coran, à savoir la foi en Dieu et la bienfaisance, c’est-à-dire le
respect des valeurs humaines, et c’est un point sur lequel
s’accordent la majorité des citoyens du monde. Par exemple, le
respect des parents, que recommande l’islam, est une valeur
universelle. De ce fait, n’importe quel être humain peut respecter
ses parents sans pour autant se déclarer “muhammadien”, puisqu’il
peut être bouddhiste ou hindou. Le Coran appelle ceux qui suivent le
prophète “mou’minine” (qui ont la foi), et ceux qui suivent Dieu
“mouslimine” (musulmans), c’est pour cette raison qu’un juif et un
chrétien peuvent également être musulmans. Une personne est
musulmane quand elle a foi en Dieu, si elle ajoute à cette foi la
croyance en Moïse, elle est juive ; si elle croit en Jésus, elle est
chrétienne ; si elle croit en Muhammad, elle est muhammadienne. Ce
qu’il faut retenir, c’est qu’il y a deux niveaux de foi : le premier
concerne Dieu et le second concerne son prophète Muhammad.

Comment votre “lecture contemporaine” de la religion
considère-t-elle les problématiques actuelles comme
l’homosexualité, le sexe hors mariage et, plus largement,
les libertés individuelles
 ?

Cette lecture contemporaine nous a permis de comprendre que seul
Dieu est en mesure d’interdire. Dans le Coran il arrêté à 14 le
nombre d’interdits (ce qui est haram), ni plus ni moins. Pour le
reste, le Prophète n’a rien interdit, il n’a fait qu’organiser le
halal dans la société de son époque, selon ses us et coutumes. De ce
fait, tout ce qui n’est pas haram est halal. Mais puisque le halal
ne peut pas être pratiqué d’une manière absolument libre, c’est à
l’organe législatif de chaque pays de l’organiser. Par exemple, le
Coran interdit explicitement l’homosexualité, par conséquent, on ne
peut pas dire qu’elle est halal, mais on ne peut pas non plus tuer
un homosexuel — car le meurtre est également interdit dans le Coran
—, mais on a parfaitement le droit de s’opposer à lui. Quant aux
relations sexuelles, tant qu’elles sont consenties entre un homme et
une femme, et qu’elles ne soient ni incestueuses ni adultérines,
elles sont à régir par la société selon ses us et coutumes.

Comment la jurisprudence islamique a-t-elle été injuste
avec les droits de la femme, notamment en ce qui concerne
l’héritage, la polygamie et le port du voile ?

Il faut rappeler ici que le texte coranique n’a en aucun cas été
injuste avec les femmes. Il leur a donné tous leurs droits. C’est la
jurisprudence patriarcale, en se basant sur une lecture erronée du
texte sacré, qui a obligé la femme à hériter de la moitié de la part
d’un homme et à porter le voile, tout en octroyant aux hommes la
liberté de multiplier les épouses avec pour seule contrainte de
limiter leur nombre à quatre. Tout ceci va à contre-courant de ce
qui est mentionné dans le Coran. Dans le texte, celui-ci intime à la
femme de cacher la ‘Awra (la partie du corps qu’on ne doit pas
voir), comme il l’a fait pour l’homme. La nature de l’habit lui-même
est à définir selon les us et coutumes de chaque société. Quant à la
polygamie, Dieu l’a accompagnée de l’engagement à prendre en charge
les enfants de la veuve, en faisant de la pratique une question
humanitaire. Concernant l’héritage, une lecture mathématique des
versets qui le cadrent nous pousse à dire que Dieu a été
parfaitement équitable avec la femme et l’homme. De plus, Dieu
autorise le règlement de la succession avec un testament, et il
s’agit là d’une justice divine.

Selon vous, comment concilier religion et
pouvoir ? Que préconisez-vous comme modèle de
gouvernance politique pour les pays arabo-
musulmans ?

Il faut séparer la religion du pouvoir. La première interfère dans
la vie privée des gens en fonction de leur bon vouloir car il s’agit
là d’une liberté individuelle, et le second le fait contre leur gré
car la contrainte est un outil d’organisation de la société. L’État
ne devrait pas imposer la religion par la contrainte, car il a
l’obligation de respecter les libertés individuelles pour faire
régner la paix sociale et que les libertés des uns n’empiètent pas
sur celles des autres. Ceci étant, la religion représente un
référentiel éthique pour le pouvoir. Car un pouvoir sans éthique est
un régime dictatorial.

Source : Revue marocaine TelQuel (Propos recueillis par Ghassan El Kechouri. Traduit de l’arabe par
Soufiane Sbiti)


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