mercredi 28 juin 2017, Visiteurs : 356264
BANDEAU

رأينا هو صوت ألمبادرة الشعبية من أجل الحرية والعدالة الاجتماعية والتضامن. من أجل ابأدت أنظمة القمع واﻹستغلال للشعوب من أجل بديل مناهض للرأسمالية

RAÏNA porte la voix de l’Initiative populaire en Algérie pour la liberté, la justice sociale, la solidarité. Pour la fin des systèmes d’oppression et d’exploitation des peuples. Pour une alternative anticapitaliste.

Aux sources des fractures algériennes par : GHANIA HAMMADOU

Version imprimable de cet article Version imprimable
lundi, 9 décembre 2013 19:47

Plus qu’une simple autobiographie, Une vie debout de Mohamed Harbi est une analyse implacable du mouvement nationaliste algérien ainsi qu’un témoignage sur la longue marche de l’auteur au sein de ses organisations politiques. A (re)lire absolument pour ceux qui veulent remonter aux sources des fractures algériennes.

L’actualité éditoriale de cette dernière décennie est riche en travaux sur l’histoire de l’Algérie, des textes de tous genres, études, essais, témoignages, confessions, biographies ou autobiographies, de qualité et d’approches différentes, traitant la plupart de ces épisodes marquants que furent la guerre de libération, les accords d’Evian ou encore la torture.

Cette polyphonie surgie après un demi siècle de silence nous désole et nous ravit dans le même temps : désolation devant le nombre de voix creuses et vides qu’elle renferme tant de mémoires sur le mouvement national sont restés au stade de confessions sans intérêt quand ils n’ont pas servi de prétexte à des digressions justifiant a posteriori les actes de leurs auteurs, mais aussi satisfaction à entendre celles porteuses, et c’est heureux pour notre génération gavée de mensonges, de vérités qui bousculent une certaine vision manichéenne de l’histoire.

C’est l’une de ces voix libres, émanant d’un homme se définissant « libertaire de conviction », une voix en rupture avec les dogmes mutilants de l’unicité et du consensus à tout prix, que l’on retrouve dans Une vie debout. Mémoires politiques, tome I : 1945-1962, de Mohamed Harbi.

De tous ces écrits, celui-ci est certainement des plus critiques, des plus rigoureux et des plus complets qu’il m’a été donné de lire sur cette période. Sans doute parce que l’auteur, assumant la subjectivité conférée par sa position de témoin-acteur, réussit à se débarrasser des scories de l’égocentrisme envahissant qui, traînant souvent comme un mauvais relent dans la plupart des textes témoignages, obscurcissent passablement les contributions se rapportant à cette époque. Mais aussi, et cela est également rare, à garder avec les événements, les personnages, ainsi qu’avec ses propres positions, la distance de l’historien et à analyser sans complaisance aussi bien son cheminement au sein du mouvement national, que celui des organisations politiques dont il a côtoyé longtemps l’épicentre.

En 1980, avec le FLN, mirage et réalité, Mohamed Harbi avait déjà sérieusement ébranlé les fondations de l’historiographie officielle en démystifiant ce qui était consacré moteur unique de la « révolution » algérienne : le FLN. En 2001, avec cette nouvelle contribution, le voici qui récidive et poursuit la levée des tabous, en replaçant cette fois son histoire personnelle dans la trame de l’histoire de son pays. Ses mémoires débordent largement les limites d’une autobiographie exclusivement centrée sur sa vie, celle-ci n’étant que le fil conducteur par lequel on accède au vécu collectif d’une communauté. L’auteur traite de son témoignage comme d’une donnée sociologique et aborde son engagement avec les exigences de l’historien. Débarrassé de toute langue de bois, son récit analyse sans passion ses prises de position. Jamais, au cours de ces quatre cents pages, il ne succombe à la tentation de se justifier ou d’occulter ses propres erreurs, son dogmatisme, ses limites. L’itinéraire, le sien, qu’il déroule ainsi, le tableau de l’Algérie rurale et urbaine qu’il dresse à partir de l’histoire de son milieu familial, constituent autant de matériaux pour accéder à « la compréhension interne » d’une société.

L’autre objectif assigné à sa démarche est de tenter de « rendre intelligible le présent de la société algérienne », en pointant du doigt les question cruciales parmi laquelle celle du statut de la religion dans la sphère politique , éludées ou escamotées par les forces nationales dominantes, les fractions hégémoniques, engagées dans le combat anticolonialiste. Car, on l’aura compris, ce militant « passé des couloirs du pouvoir aux cellules des prisons et aux froideurs de l’exil » n’en finit pas de s’interroger sur l’avenir de son pays, de fouiller son histoire pour comprendre les origines de la crise actuelle qui le secoue.

Une vie debout est un document irremplaçable pour tous ceux veulent aller aux sources du drame algérien. Du début à la fin, tout y est intéressant. Tout est stimulant et dérangeant dans cette odyssée qui débute en 1933 à El-Arrouch.

Retour sur une enfance privilégiée dans un milieu soudé par des liens de solidarité traditionnelle. Puis sur les années au lycée de Skikda, une ville « fascinée par le modèle européen », où il fait son entrée dans l’action militante en adhérant à quinze ans au MTLD, une organisation « sans doctrine mais avec des buts politiques » qui allaient devenir, avec le FLN, « des objectifs de guerre ». Cet engagement précoce procure à l’adolescent le sentiment euphorisant d’être devenu « un agent historique d’une cause sacrée ». L’apprentissage, entamé dans une Algérie où « la religion était un vécu naturel et identitaire qui dictait ses codes et ses croyances, mais qui se conjuguait avec la volonté opiniâtre d’accéder à une modernité lente et sans déracinement », se poursuit, à partir d’octobre 1952, à Paris.

Deux mois après son arrivée en France, M’hamed Yazid, chef de la délégation permanente de la Fédération de France du parti, propose sa candidature au bureau de l’Association des étudiants musulmans nord-africains. Le tout nouvel élève du lycée Sainte-Barbe plonge alors dans « l’activisme » au sein d’une section universitaire du parti désertée par les étudiants « convaincus de l’incompétence des non-diplômés et de l’immaturité des masses » et de leur « droit naturel de diriger ». L’attitude du MTLD, qui considère la production culturelle comme un simple instrument du combat politique et fait preuve de méfiance à l’égard des intellectuels n’est guère étrangère à la défection de ces catégories. Ce sectarisme choque le jeune Harbi, tandis que Mohamed Arkoun, alors étudiant, qui voit dans cette approche de la culture un élément de coercition et de police des idées, s’inquiète déjà du destin de l’intelligentsia algérienne. Le fils d’El-Arrouch admet bien connaître les origines de cet anti-intellectualisme, pour en avoir été l’agent actif avant d’en devenir la victime.

Mais l’orage qui se rapproche de l’Algérie met en sourdine les critiques, resserre les rangs et ravive le sentiment patriotique : dans les Aurès, l’armée ratisse pour déloger les clandestins du MTLD et intimider la population. Toutefois, ses activités dans le milieu universitaire lui permettent de pénétrer un espace culturel nouveau, celui de la gauche et de l’extrême-gauche françaises. Les échanges et les lectures que lui propose Daniel Guérin, un intellectuel anarchiste, l’initient à l’histoire des socialismes, de leurs organisations et controverses. Ainsi, à vingt ans, il découvre l’histoire de la Première Internationale où se sont affrontées les tendances centralistes et antiautoritaires du mouvement ouvrier, étudie la théorie de la révolution permanente, puis rencontre les thèses de Socialisme et Barbarie. Ses yeux s’ouvrent enfin sur le monde qui l’entoure, ses analyses s’affinent, des horizons théoriques nouveaux s’offrent à lui. Il se rapproche du marxisme. Sa sympathie déclarée pour les théories de Marx lui vaudra bientôt la méfiance des communistes (« à leurs yeux celui qui usait de l’analyse marxiste sans être inféodé au PCF sentait le soufre ») et de ses compagnons. Ces rencontres, la dimension sociale de sa vision, seront déterminantes dans son cheminement, pour la clarification des principes qui vont désormais guider ses actions. Sans entamer son patriotisme, elles contribueront à forger en lui une conscience en éveil, une conscience qui va peser sur sa lecture des événements, sur le regard porté sur son parti, ses insuffisances théoriques, les limites de son « projet » ; autrement dit, elles le projettent hors de ghetto nationaliste et de ses objectifs, vers d’autres frontières. Promu commis voyageur du nationalisme auprès des gauches européennes, il peut voir maintenant « comment, dans les luttes politiques au sein d’un même parti, s’imbriquaient rivalités personnelles, conflits de doctrines et enjeux de pouvoir », et mieux appréhender les données significatives concernant les forces sociales en opposition au sein du MTLD, à l’origine de sa scission et de la naissance du FLN.

Ce conflit, et la division consacrée, en juillet 1954 à Hornu, par le congrès des messalistes, puis par celui des centralistes en août, à Belcourt, a fait, selon lui, « apparaître l’incompatibilité radicale entre le nationalisme populaire et le nationalisme élitaire des couches sociales issues de la colonisation », mais « ne peut être analysé, comme le ferait la vulgate marxiste, en terme de lutte de classes entre bourgeoisie et prolétariat ». « Notre mouvement nationaliste fit appel à l’idéologie islamique du sacrifice, réactiva des formes d’action collective, ignora le modèle de la lutte des classes et même lui tourna le dos », écrit-il dans le chapitre traitant de la crise qui aboutit au sabordage du MTLD, la matrice organique et idéologique des indépendantistes.

Genèse mouvementée du FLN, jalonnée de règlements de comptes, de revirements, de trahisons, de haines et d’intrigues, de coups de force opérés par des militants contre d’autres militants. La violence des rapports entre les groupes issus du MTLD atteint son paroxysme : des expéditions punitives, des projets d’élimination physique sont montés par différentes factions : certaines opérations réussissent, d’autres avortent. Les objectifs assignés à ces actions ? conquérir le leadership. Les révélations de M. Harbi n’épargnent aucun des protagonistes en présence, messalistes, centralistes ou FLN. Les méthodes brutales employées pour recruter de nouvelles troupes et s’emparer de la base militante (les émigrés) se développent ; désormais, elles imprégneront le mode de participation politique et la compétition pour les postes dans le camp des activistes à l’origine de l’insurrection.

Le rêve commence à s’effriter... La réalité de cette face cachée de l’action des nationalistes contredit les idéaux affichés par ces derniers et s’y oppose. Le fossé va se creusant, jusqu’à cet aveu amer : « J’avais pour objectif ultime l’affirmation d’un système de valeurs indépendant de toute domination et de toute exploitation, et je me retrouvais dans une organisation où l’autoritarisme plébéien inculquait à chacun que le mal se convertit en bien sitôt qu’il se fait au nom de la révolution ». Centraliste critique durant ces années de crise, Harbi rejoint en août 1956, à sa sortie du sanatorium, la commission Presse et Information (CPI) de la Fédération FLN de France, qui n’est encore qu’une instance d’exécution. En septembre 58, le choc de l’affaire Abbane (éliminé par Belkacem Krim, Boussouf et Mahmoud Chérif) est déterminant dans sa décision de démissionner du comité fédéral, en cours d’épuration. Voyages en Allemagne, en Suisse ; puis, en avril 59, retour au FLN. Malgré ses réserves et ses déboires précédents, persuadé que celui-ci reste en dépit de ses limites le levier de la résistance, il accepte la proposition de Yazid, ministre de l’Information du GPRA, d’entrer dans son cabinet. A Tunis, il atterrit au ministère des Forces armées dirigé par Krim Belkacem, membre influent du triumvirat constitué avec Bentobbal et Boussouf. De son poste d’expert, tantôt au Caire, tantôt à Tunis ou en Guinée, il observe les manœuvres des différents clans, leurs luttes, portées par une conscience confuse, pour le pouvoir, les divisions entre civils et militaires, entre djounoud et officiers, entre officiers et déserteurs de l’armée française (DAF), entre armée des frontières et combattants de l’intérieur ; des affrontements meurtriers entre des hommes qui ne convergent que dans leur patriotisme anti-français. Comment se taire devant la corruption, le népotisme, le régionalisme. Comment s’y résigner ? La scission du MTLD l’a suffisamment instruit des dérives mafieuses dont sont capables des appareils et des hommes politiques « sans ouverture sur un projet social », qui se sont « autoproclamés avant-garde » révolutionnaire.

Le FLN, qui n’a jamais été une force cohérente et dont le combat a toujours été jalonné, jusqu’au bout, par des marchandages sur la distribution du pouvoir et des conflits de personnes, se voit à son tour contesté. Après s’être attribué par la force le monopole de la représentation politique, il est obligé de se soumettre à une instance issue de ses propres rangs : l’Etat-Major Général, aux commandes de l’armée des frontières, en Tunisie. Le groupe d’officier qui tient l’EMG (le colonel Boumedienne, Kaïd Ahmed, Ali Medjeli…), tranche la question de la direction de la « révolution » en faveur de l’armée, les civils n’étant admis à ses côtés qu’à la condition que son rôle ne soit pas remis en cause. Celui-ci se présente comme une force rivale au Triumvirat ; ses coups de boutoir contre les instances « civiles », GPRA et CNRA, minés par des dissensions, vont précipiter leur décomposition. « Pour la première fois, écrit Harbi, le monopole des chefs historiques du FLN sur la résistance armée est contesté. Depuis l’élimination d’Abbane, ces chefs se sont constitués en club fermé, selon des conceptions qui ne correspondent pas aux impératifs de la formation d’une nation ; et ils considérèrent leur fonction comme une partie intégrante de leur patrimoine personnel. »

L’implosion du FLN donne le signal des luttes de l’été 62, la course au pouvoir entraîne l’Algérie au bord de la guerre civile. L’embrasement est évité de justesse mais l’armée des frontières, baptisée ALN, a gagné la partie. Elle tient désormais les clés du pouvoir ; c’est elle qui fait et défait les hommes, qui distribue les postes, en un mot qui décide de l’avenir de l’Algérie.

Les mémoires de M. Harbi susciteront certainement des polémiques, car les passions et les haines d’hier ne sont pas tout à fait éteintes et nombres de personnalités liées à ces épisodes quelques-unes en place sur la scène politique, d’autres qui n’ont encore pas enterré leurs ambitions, attendant le moment propice pour revenir en piste sont encore vivantes. Mais qu’on partage ou non les analyses formulées dans ce livre, il n’en reste pas moins qu’une fois encore, l’historien a fait le choix difficile de révéler quelques « vérités gênantes » et de dégager des pistes de réflexion sur les fractures de l’Algérie.

Ghania Hammadou

FMM

Mohamed Harbi, Une vie debout. Mémoires politiques, tome I : 1945-1962, éditions La Découverte, « Cahiers libres », Paris, 2001.


Visiteurs : 251 / 356264

--- Répondre à cet article ---

CANAL ALGERIE : EMISSION SUR L’OPERATION MAILLOT
JEUDI 6 AVRIL A 21 HEURES 50 Canal Algérie-ciné thématiqueL’OPERATION MAILLOTHistoire de la capture d’un camion d’armes françaisesau profit de la lutte armée pour (...)
Retraites, pensions, emploi, pouvoir d’achat : Nos luttes futures !
Retraites, pensions, emploi, pouvoir d’achatnos luttes futures ! La loi sur la retraite anticipée a été abrogée comme il fallait s’y attendre. Maintenant que la fièvre est (...)
La situation en Algérie est-elle préoccupante ?
La situation en Algérie est-elle préoccupante ? On sent, par certaines campagnes médiatiques contre notre pays, que quelque chose se trame. Le traitement des réfugiés (...)
Un prix Nobel de médecine accuse : « guérir des maladies n’est pas rentable pour les laboratoires »
« Le prix Nobel britannique de médecine, Richard J. Roberts, a accusé les grands laboratoires pharmaceutiques de faire passer leurs intérêts économiques avant la santé des (...)
L’adhésion de l’Algérie à l’OMC : descente dans l’enfer du droit et de la concurrence ou catapulte vers la jungle du commerce mondial, Cherif Aissat*
L’Organisation[i] mondiale du commerce (OMC) est née le 15 avril 1994 à Marrakech (Maroc) par l’Accord ou Déclaration éponyme. Elle est entrée en exercice en 1996. Elle est le (...)
Sur le raisonnement par analogie (Qiyas) dans la pensée arabo-musulmane
Au début de l’époque des Abbassides deux courants de pensée divergeaient sur la méthode de l’interprétation du Coran et des Hadiths . Les Mu’tazila (rationnaliste) s’appuiaient (...)
Qui a crée l’EI ? par Michel Chossudovsky
Michel Chossudovsky est directeur du Centre de recherche sur la mondialisation et professeur émérite de sciences économiques à l’Université d’Ottawa. Il est l’auteur de "Guerre (...)
Accueil du site | Contact | Plan du site | Se connecter Suivre la vie du site A livre ouvert
logo facebook logo youtube logo google logo facebook
Copyright 2014 RAINA

1 visiteurs en ce moment