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BANDEAU

رأينا هو صوت ألمبادرة الشعبية من أجل الحرية والعدالة الاجتماعية والتضامن. من أجل ابأدت أنظمة القمع واﻹستغلال للشعوب من أجل بديل مناهض للرأسمالية

RAÏNA porte la voix de l’Initiative populaire en Algérie pour la liberté, la justice sociale, la solidarité. Pour la fin des systèmes d’oppression et d’exploitation des peuples. Pour une alternative anticapitaliste.

ENTRETIEN AVEC LE PROFESSEUR FARID CHAOUI

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lundi, 26 novembre 2012 17:27

Entretien : , SPÉCIALISTE EN GASTROENTÉROLOGIE PROFESSEUR FARID CHAOUI
« Sans une politique nationale de la santé, le pire est à venir »

Entretien réalisé par Brahim Taouchichet
Cet entretien, que nous voulions volontairement approfondi avec
l’éminent spécialiste en gastro-entérologie, le professeur Farid
Chaoui, fait ressortir que la santé des Algériens dans toutes ses
composantes sociales est toujours d’une brûlante actualité pour deux
raisons majeures. D’abord, l’irruption sur la scène publique des
revendications pour une meilleure protection sanitaire à la faveur de
la dynamique induite par le « printemps arabe ». Face à la pression de
la rue, les gouvernants sont désormais obligés de « composer » et hisser
la santé au rang de priorité.
C’est notamment le cas en Algérie où le budget de la santé 2012 avec
404,94 milliards de dinars vient juste après ceux de la Défense et de
l’Intérieur. A quelque chose malheur est bon, oserions-nous dire
puisqu’une prise de conscience se dessine quant à la nécessité
impérieuse d’apporter une réponse adaptée aux problèmes du jour. C’est
d’ailleurs dans ce cadre qu’il convient de placer la réunion d’un
conseil interministériel par le Premier ministre Sellal – fait nouveau
à la Pharmacie centrale. Il y a urgence, le cancer fait des ravages :
50 000 cas par an et tous les malades n’ont pas accès aux soins ni à
un lit d’hôpital. En conséquence, beaucoup meurent dans le dénuement
total. Les pathologies cardiovasculaires et métaboliques – conséquence
dans l’entrée brusque dans la vie moderne – connaissent une rapide
augmentation. Farid Chaoui va encore plus loin et met le doigt là où
le bât blesse : la conjugaison simultanée des transitions
démographique et épidémiologique et, surtout, les moyens ne suivent
pas. Dans 20 ans, les séniors ou les plus de 60 ans seront près de 4
millions. Ils corrigent ainsi une pyramide des âges qui a longtemps
prévalu chez nous avec la prépondérance de populations jeunes de moins
de 30 ans et pèseront sur le budget santé. Des défis supplémentaires
auxquels il sera difficile à l’Etat de faire face à brève échéance,
car 80 dollars par habitant et par an c’est nettement insuffisant,
nous dit le professeur Chaoui. Par ailleurs, notre interlocuteur
s’insurge quant à la mortalité maternelle du fait d’une mauvaise prise
en charge (100 femmes sur 100 000 décèdent lors de l’accouchement et
800 des suites de leurs couches). Que dire sachant que 3 000 enfants
sont en attente d’être opérés du cœur et 15 000 insuffisants rénaux
pour une greffe. Flambées épidémiques dans le cas de maladies que l’on
croyait complètement éradiquées (1 500 cas de tuberculose
diagnostiqués récemment au CHU d’Oran !), résurgence des maladies de
la pauvreté et apparition de pathologies foudroyantes comme le sida,
les hépatites (5 millions de dinars par malade et par an pour une
trithérapie). La production locale des médicaments génériques reste
très modeste (40% des besoins alors que l’objectif déclaré depuis
plusieurs années est de 70%). C’est donc la voie ouverte aux lobbies
(ou mafia du médicament de plus en plus décriés jusqu’en haut lieu). A
défaut d’une nomenclature d’achat précise et transparente, ils
influeront fatalement sur l’orientation de la couverture sanitaire du
pays. Nous abordons aussi dans cet entretien l’épineuse question des
traumatismes liés à la guerre de Libération nationale auxquels se
s’ajoutent ceux de la décennie noire qui imposent un traitement
spécifique et des moyens humains appropriés. Chargé du dossier de la
santé et de la Sécurité sociale dans le gouvernement Hamrouche, Farid
Chaoui nous révèle que le projet de réformes a été mis sous le
boisseau sur injonction du FMI. Mais depuis, les événements sanitaires
qui s’accélèrent militent plus que jamais pour une politique nationale
de la santé chère à l’éminent spécialiste, exigence qui interpelle les
décideurs — dans un esprit de solidarité et d’équité.
B. T.

Le Soir d’Algérie : Récemment, un conseil interministériel, tenu sous
la présidence du Premier ministre, a été exclusivement consacré à la
prise en charge du cancer. Des décisions lourdes ont été prises,
notamment la création de centres anticancéreux, l’achat d’équipements
pour la radiothérapie et le remboursement de certains médicaments
anticancéreux et des antalgiques. Mais les sections syndicales
affiliées à la Fédération de la Sécurité sociale dénoncent ces mesures
parce qu’elles considèrent que ce n’est pas à la CNAS de les prendre
en charge mais plutôt au secteur de la santé ?
Farid Chaoui : Tout d’abord, il faut souligner que c’est la première
fois qu’un conseil interministériel invite des médecins concernés par
le sujet. C’est une avancée parce qu’il était de coutume de les
solliciter avant ou après la réunion, jamais les faire participer au
conseil lui-même. Ensuite, il faut remarquer que nous avons un Premier
ministre pragmatique et qui a à cœur la chose publique et un ministre
de la Santé qui a une formidable expérience politique donc capable de
voir les choses dans leur globalité, qui est médecin et est doué d’une
grande capacité d’écoute. Voilà donc deux facteurs positifs qui
encouragent à réfléchir sur la problématique de la santé en Algérie.
Parmi les mesures prises par ce conseil, il y a celle rendue publique,
concernant la mise à disposition en pharmacie de villes de certains
médicaments du cancer. C’est, sans aucun doute, une très bonne
décision, car tous les malades traités pour cette pathologie ne sont
pas hospitalisés : ceux qui sont soignés à l’hôpital bénéficient sur
place du traitement. Par contre, les patients traités dans des
structures extrahospitalières étaient contraints de se déplacer à la
PCH (une seule agence à Alger pour tout le territoire national !) pour
acquérir leur médicament au prix fort et sans espoir d’être remboursés
par la Sécurité sociale. Cela pose des problèmes énormes. Quant aux
arguments du syndicat qui estime que cette mesure peut déséquilibrer
les finances de la CNAS, il soulève un faux problème. C’est une
hérésie que d’opposer les assurés sociaux à ceux qui sont censés être
pris en charge sur le budget de l’Etat. Outre son inanité, cet
évènement souligne toute l’absurdité de l’émiettement du système de
financement du système de santé entre CNAS, Casnos, budget de l’Etat,
mutuelles et de plus en plus la bourse des ménages. Dans tous les pays
qui pratiquent une vraie politique de santé, il y a une seule
assurance-maladie qui couvre l’ensemble des citoyens et qui permet à
tous d’accéder aux mêmes soins de manière équitable. Je ne comprends
pas très bien la réaction de la Fédération, mais, franchement, je
trouve que dans ce cas ses justifications ne sont pas fondées.
Visiblement, la controverse s’amplifie quant aux dépenses pour une
maladie incurable au détriment des autres pathologies. Prolonger la
vie des malades de quelques mois ou bien les renvoyer mourir chez eux.
Grave dilemme...
Nous sommes-là dans une situation qui résume bien toute la
problématique. Des gens courageux comme le professeur Bouzid sont
montés au créneau pour poser le problème du cancer à l’échelle
nationale jusqu’aux plus hauts décideurs du pays. Si la même démarche
est adoptée pour les maladies cardiovasculaires, les maladies
métaboliques, les handicapés des accidents de travail, etc., on se
rendra compte qu’il faudra un programme spécial pour chacune de ces
pathologies compte tenu des innombrables problèmes qu’elles soulèvent
et qui sont loin d’être résolus. Or, si l’on additionne tous ces
programmes, qui coûtent très cher, on va, hélas, découvrir qu’il y a
une inadéquation énorme entre ces besoins en constante augmentation du
fait de la transition épidémiologique et les moyens dont nous
disposons pour y faire face et qui ne progressent pas à la même
vitesse. A bien y regarder, il n’y a pas que la cancer qui pose
problème !
En matière de gestion, nous avons l’impression que les autorités en
charge du secteur réagissent aux pressions du moment plutôt qu’elles
n’anticipent les grandes questions de santé publique. Selon vous,
est-ce la conséquence de l’absence d’une stratégie et d’une politique
nationale claire ?
La plupart des gouvernements dans le monde, s’agissant d’un problème
aussi sensible que celui de la santé, ont tendance à réagir aux
événements conjoncturels sous la pression de la rue ou de lobbies
puissants qui gravitent autour de ce secteur. Ils sont ainsi
littéralement pris en otages et tendent à réagir sous la pression en
parant au plus urgent. En ce qui nous concerne, il faut aller plus
loin et engager des réformes structurelles qui permettront au système
de santé de s’adapter aux transformations et aux grands défis liés aux
transitions épidémiologique et démographique. Ceci est d’autant plus
vrai et actuel que la transition démocratique est venue tout récemment
se télescoper avec ces deux autres transitions en donnant plus de
poids aux associations d’usagers et aux syndicats des personnels de
santé qui revendiquent une plus grande place dans la gestion du
système. C’est une bonne chose mais qui rend la décision plus
difficile, nécessitant une permanente négociation. Si l’on ne fait pas
l’effort aujourd’hui de réfléchir réellement sur le devenir du système
de santé, dans 5 ou 10, ou 20 ans, nous aurons encore à faire face aux
mêmes problèmes et à dépenser beaucoup d’argent pour, in fine, se
retrouver à la case départ.
Il est fait peu cas de la maintenance des équipements médicaux
achetés à coups de millions de dollars et sont parfois à l’arrêt faute
d’un personnel qualifié et suffisamment sensibilisé sur sa « mission ».
Cela rappelle l’échec des usines clés en main...
Vous posez là un vrai problème. Il faut savoir comment ils ont été
achetés ? Comment ils sont arrivés en Algérie ? Ont-ils été installés
ou pas ? Qu’a-t-on fait pour leur maintenance ? Le problème est que
nous n’avons pas un programme national de santé. Je m’explique :
aujourd’hui, les besoins en matière de santé augmentent alors que
proportionnellement les moyens financiers ne suivent pas. Deux
chiffres : la dépense nationale de santé (DNS), c’est-à-dire tout ce
que la communauté peut consentir pour financer le système de santé,
c’est moins de 400 $ par habitant et par an. C’est très peu en
comparaison aux pays de l’OCDE où la DNS est supérieure à 4 000 $.
Nous sommes donc dans un rapport de 1 pour 10 ! En outre, sur ces 400
$, 80 sont dépensés pour les médicaments, pas plus. Ce sont les moyens
réels dont nous disposons. On crie au scandale du fait que l’on
dépense 2,8 milliards de dollars en achat de médicaments. En fait`,
nous sommes là aussi dans un rapport de 1 à 10 comparé aux pays de
l’OCDE. La France dépense 800 dollars par habitant et par an en
médicaments. La question est de savoir comment utiliser cette
ressource rare ? Il est évident qu’il nous faudra établir un programme
et des priorités dans le court, moyen et long termes. Sans ce
programme nous subirons la pression des lobbies qui vous poussent à
acheter non ce dont on a besoin, mais ce qu’ils ont à nous vendre !
Mais compte tenu de votre implication dans la politique de santé
existe-t-il un état des lieux chiffré du parc médical à travers le
territoire national ? Vous-même vous avez évoqué le cas des
équipements toujours sous emballage de l’hôpital de Bab-El-Oued. A
Constantine comme ailleurs, des équipements n’ont jamais servi et sont
à jamais perdus comme les 12 microscopes électroniques achetés dans
les années 1980 et jamais mis en service...
A ma connaissance non. Au contraire, on se met de nouveau à acheter
beaucoup d’équipements dont certains restent dans leur emballage
pendant des semaines, voire des mois. C’est le même syndrome que dans
les années 1980 : on a de l’argent, on se fait plaisir et on achète ce
qu’il y de mieux et de plus cher. Il faudra poser cette question au
ministère de la Santé. Dans les années 1990, le gouvernement avait
décidé d’un commun accord avec la Sécurité sociale, pour mettre fin au
transfert de malades à l’étranger, de financer l’achat d’équipements
pour permettre à des équipes nationales, appuyées ou non par des
spécialistes étrangers, de soigner sur place tous les malades. Ces
équipements ont été installés, mais le transfert à l’étranger, même
s’il a été réduit, n’est toujours pas supprimé, créant de fait un 3°
secteur de soins. Nous ne savons pas à quoi ces équipements ont servi
 ! Voilà un bon cas d’étude sur cette politique d’importation
d’équipements qu’il convient d’analyser, non pas pour dénoncer ou
faire le procès de qui que ce soit, mais afin de nous interroger sur
les raisons de cette gestion calamiteuse. Nous dépensons beaucoup
d’argent, en particulier lorsque le prix du pétrole monte, sans une
planification intelligente qui aurait donné plus de sens et de
pertinence à ces dépenses. Il faut une politique plus rigoureuse et
mieux adaptée à nos besoins et nos moyens, mais nous n’en sommes pas
là.
C’est préoccupant…
Oui, parce que ça coûte cher et que ça aggrave les coûts de santé
sans apporter le bénéfice attendu à la santé de la population. Le
système fonctionne pour lui-même, pour acheter des équipements et
payer des personnels alors que le malade y est devenu un intrus. Il ne
sert à rien d’injecter autant d’agent dans un système en panne. Il
faut d’abord le remettre en état de fonctionner et remettre le malade
au centre des préoccupations du système de santé. Pour le moment,
faute de hiérarchisation des priorités et d’objectifs sur lesquels on
peut asseoir une politique nationale de santé, le système va
poursuivre sa dérive.
Transition démographique couplée aux transformations
épidémiologiques, y a-t-il une prise de conscience quant aux effets
induits par cette évolution ?
Les pouvoirs publics sont conscients qu’il y a problème et qu’il faut
réfléchir aux solutions, mais la réflexion ne démarre pas. A mon avis,
probablement parce que, encore une fois, le ministère de la Santé
était l’otage de différents lobbies. Il y a eu quelques avancées du
temps du professeur Aberkane pour aller vers une loi sanitaire
nouvelle. C’est pourquoi, je dis qu’ aujourd’hui, nous devons
réfléchir sur le devenir du système de santé et ouvrir un débat : où
allons-nous et que voulons-nous faire ? Que les grands problèmes
soient clairement posés. Nous sommes en transition épidémiologique et
démographique. Nous allons au-devant de grosses difficultés. Les plus
de 60 ans seront 10% de la population dans 20 ans, le taux de natalité
est de nouveau en augmentation, si bien que la population
infanto-juvénile (0-14 ans) constituera encore dans les 10 prochaines
années plus de 25% de la population. La mortalité infantile est encore
trop élevée, plus de 30 pour 1 000 naissances, ce n’est pas normal
pour un pays comme l’Algérie. Près de 100 femmes sur 100 000 décèdent
lors de l’accouchement : plus de 800 jeunes femmes par an meurent des
suites de leurs couches. Or, la majorité de ces femmes sont jeunes et
en bonne santé, et l’accouchement est, jusqu’à preuve du contraire, un
phénomène physiologique et non une maladie !! C’est un problème grave
de santé publique intolérable ! Mais il n’y a pas de voix assez fortes
pour le dénoncer !! Par ailleurs, nous allons vers l’augmentation de
fréquence du cancer, du diabète, des maladies métaboliques… Face à
cela, les moyens ne suivent pas. Nous sommes aujourd’hui à 5% du PIB.
Au mieux, si on prend conscience de la gravité de la situation, dans
les années 2020, on va pousser le curseur jusqu’à 10% du PIB. On
restera très bas par rapport aux dépenses de santé dans les pays du
Nord. Il faut donc faire un état des lieux, des périls à venir afin de
construire un vrai programme de santé pertinent et réaliste.
La santé des Algériens est confrontée aux conséquences non encore
évaluées avec précision de la décennie noire (traumatismes divers),
les affections post-traumatiques inhérentes aux accidents domestiques
et de la route. Les statistiques sont tout simplement effrayantes.
Qu’en pense le praticien d’expérience ?
Grave et énorme question, car nous, Algériens, avons subi deux
traumatismes majeurs : une guerre de Libération nationale
particulièrement dévastatrice, mais au cours de laquelle l’ennemi
était au moins clairement identifié et le combat avait un sens et
partagé par tous, ce qui amoindrit un peu le traumatisme. Puis nous
nous retrouvons dans une situation de guerre civile dont le sens et la
violence restent hors de portée de la raison humaine, décuplant ainsi
la profondeur du traumatisme. Entre les deux, les générations se
chevauchent : la première garde des souvenirs enfouis de cette période
et qui remontent à la surface à l’occasion de phénomènes de
reviviscence créés par la guerre civile. La seconde est celle qui n’as
pas vécu la guerre mais qui en a connaissance par la mémoire
transgénérationnelle. Or, ces traumatismes de la guerre d’indépendance
n’ont pas été pris en charge. Dans l’euphorie de l’indépendance, on a
voulu tout oublier. Avec la décennie noire ou guerre civile, de
nouveaux traumatismes plus violents frappent la société qui croyait en
avoir fini avec la guerre et ses souffrances. Des lois amnistiantes
ont été votées, leur bien-fondé est un autre débat, mais elles ne
traitent pas les conséquences sociales, juridiques et médicales de ce
stress post-traumatique collectif. La conséquence en est
l’enracinement de la violence dans la société, dans le couple, à
l’école, dans la rue. Partout elle devient le moyen « normal » de régler
le moindre conflit. Il ne s’agit plus de cas isolés mais toute la
population algérienne est concernée et le traitement doit être à la
mesure du problème. Au plus haut niveau de l’Etat, il faut une prise
de conscience de ce problème. Il existe, il est grave, il ne faut pas
le mettre au placard. Il doit être pris en charge tant par des moyens
médicaux que juridiques et sociaux. On pourra ainsi éviter que ces
traumatismes, ce fardeau, ne soient transmis aux générations futures.
Le personnel qualifié existe.
Trois millions d’hypertendus et autant de diabétiques, 50 000 cas de
cancer par an, résurgence de certaines maladies de la pauvreté comme
la tuberculose (15 000 cas à Oran) ou la peste. 50 ans après
l’indépendance, est-ce là une réalité qui vous interpelle ?
C’était prévisible comme pour toutes les sociétés préindustrielles
qui sont passée trop vite à la modernité. Ceci s’est passé également
dans les pays du Nord, mais sur une période bien plus longue — environ
deux siècles. En Europe, la transition épidémiologique s’est achevée
pratiquement à le fin du XIXe siècle et celle démographique a commencé
après la Seconde Guerre mondiale. Chez nous, les transitions
démographique et épidémiologique se sont produites simultanément et en
un laps de temps très court. En moins de 50 ans. Après l’indépendance,
l’effort s’était porté sur les maladies transmissibles. Dans les
années 1960 et 70, beaucoup de choses donc ont été faites en matière
de protection maternelle et infantile, la lutte contre le paludisme,
le trachome, la tuberculose qui sévissaient à l’état endémique.
L’amélioration de la nutrition et des conditions d’hygiène a contribué
à l’éradication de ces pathologies, mais en même temps ont accéléré le
passage aux pathologies non transmissibles si coûteuses à prendre en
charge aujourd’hui. Nous sommes en retard pour ce qui est des
infrastructures hospitalières : il y a 2 lits pour 1 000 habitants
alors que le minimum est de 3. Mais c’est surtout le personnel
paramédical qui est le grand oublié. Formation et infrastructures
hospitalières peuvent être rattrapées rapidement mais avec une dépense
nationale de santé qui ne va pas excéder dans le meilleur cas en 2020
500 ou 600 $ par habitant et par an, soit, encore une fois, le dixième
de ce que dépenseront les pays du Nord. Comment assurer la prise en
charge en même temps des problèmes de santé liés au sous-développement
et à ceux qui augmentent en flèche, liés aux maladies non
transmissibles ? Revenons au médicament dont la dépense par habitant
est de moins de 80 $/an/habitant. Ce qui est à la fois peu et
beaucoup. Je l’ai dit, c’est très peu comparativement à la moyenne de
l’Europe, mais c’est beaucoup par rapport à la dépense nationale de
santé (400 $). Un calcul rapide permet de découvrir que plus de 1/4 de
ce qui est épargné par la communauté pour se soigner va dans les
poches de l’industrie pharmaceutique !! Dans un pays comme la
Nouvelle-Zélande, c’est moins de 7%, 12% pour le Royaume-Uni. Où va
cet argent est une question cruciale à laquelle il est urgent de
répondre.

Pénurie chronique et cherté encouragent le trafic des médicaments (on
parle de plus de 10 milliards de produits contrefaits déversés sur
l’Afrique). Quelle pourrait être la parade ?
Honnêtement, je pense que l’Algérie n’est pas vraiment concernée
grâce à un meilleur contrôle des importations de médicaments et au
travail qu’assure le Laboratoire national. Le problème du médicament
se pose différemment. Il s’agit pour nous de faire un meilleur usage
de ces 80$ que nous consentons pour chaque Algérien au médicament en
adaptant notre pratique industrielle, commerciale et médicale à nos
priorités sanitaires. La question est comment soigner mieux et moins
cher ?

Vu les énormes enjeux, la pression des lobbies du médicament est
proportionnellement aussi forte et influe sur la prise de décision. Au
plus haut niveau de l’Etat, l’on est amené à les dénoncer
publiquement. On ne comprend pas comment l’Etat dans toute sa
pérennité peut-il ainsi faire aveu d’impuissance ?
Ecoutez, les lobbies existent partout, le problème est de les
identifier, de situer leur influence réelle dans la prise de décision
et de les contenir à la place que nous aurons décidé qu’ils occupent !
Pas plus. Encore une fois, si nous avions un programme national de
santé, nous saurions quels médicaments prioritaires acheter et ainsi
l’interférence de ces lobbies serait moins forte. Sans politique
nationale claire et transparente dans ce domaine, ce sont ces lobbies
qui feront la politique de la santé à notre place.

Pression, corruption ?
Tout est lié. L’industrie pharmaceutique veut vendre ses produits,
c’est normal.
Il nous appartient à nous de décider du médicament dont nous avons
besoin et de nous interroger sur le pourquoi.
Il y a sur le marché tant de médicaments dont on n’a pas besoin.
Il faut une plus grande transparence dans la gestion et de plus
fortes capacités de négociation de nos institutions face à l’industrie
pharmaceutique.
Pourtant, l’ancien ministre de la Santé a dénoncé les pressions du
lobby du médicament…
Ayant travaillé sur ce dossier, je ne m’exprimer qu’en qualité
d’expert pour un point de vue rationnel. Il faut réduire la part des
médicaments dans les dépenses de santé. On ne peut plus continuer
comme ça, autrement on va se retrouver dans la même situation que le
Maroc où la part des médicaments dans la DNS atteint 50%. Par
ailleurs, il faut que l’on parvienne à définir nos besoins. L’OMS dit
qu’avec 300 médicaments on peut soigner 90% de nos malades. Or,
actuellement il y a plus de 5 000 spécialités sur le marché sur
quelque 1 500 dénominations communes internationales sur la liste. Je
dis qu’il y a problème. Nous sommes encore un pays relativement pauvre
et nous devons être plus réalistes et plus pertinents dans nos
dépenses. Il faut impliquer toutes les institutions pour encadrer les
dépenses nationales de santé, et promouvoir une politique rationnelle
et efficiente du médicament. Je pense que dans ce domaine plus que
tout autre, une coopération régionale, à l’échelle du Maghreb ou mieux
des 5+5, peut être réellement productive et mutuellement bénéfique.
Justement, quels sont les échos à votre appel pour un débat national
sur la politique de la santé publique ?
Je n’ai aucune influence sur la politique de la santé n’étant qu’un
praticien dans le secteur libéral dans mon pays et membre d’un
think-tank méditerranéen sur les problèmes de santé à l’étranger. Ne
dit-on pas que nul n’est prophète en son pays ? A travers ce qu’on
vient de dire, il faut se rendre à l’évidence que la problématique
dépasse le simple cadre du médicament ou du cancer et soulève la
question idéologique fondamentale de comment on va soigner et qui
soigner ! Doit-on construire un système de santé, comme aux Etat-Unis
par exemple, « hypermarché de la maladie », où chacun va se servir selon
ses moyens ? Ou bien s’agit-il de construire un système national et
solidaire basé sur les principes fondamentaux de solidarité nationale
et d’équité. Aujourd’hui, nous sommes dans l’ambiguïté totale parce
que vous avez un secteur privé qui se développe de façon anarchique
tant sur la plan organisationnel que financier puisque les actes
médicaux prodigués par le secteur privé ne sont pratiquement pas
remboursés par la Sécurité sociale. Nous attendons l’application de la
nouvelle nomenclature depuis 1987 !! Situation qui rend ce secteur de
moins en moins accessible à la majorité de la population créant de
fait un double système. Dans le discours officiel, c’est le secteur
public qui a la charge d’assurer la couverture sanitaire de la
population, mais en réalité, la crise profonde que vit ce secteur
produit un transfert de plus en plus important d’actes de soins vers
le secteur privé. Comme, encore une fois, ces actes ne sont pas
remboursés par les assurances- maladie, la conséquence en est que la
part des ménages dans les dépenses de santé est passée de 10% dans les
années 1970 à plus de 40% aujourd’hui. Dans le budget des ménages, les
dépenses de santé vont devenir de plus en plus lourdes au détriment de
l’alimentation, l’habillement, l’éducation, les loisirs, etc. Il faut
absolument que ce pourcentage descende en dessous de 15%. Les
Algériens sont un peuple solidaire qui n’accepte pas que les riches
soient soignés et les autres abandonnés à leur sort. La solidarité
c’est le riche qui paye pour le pauvre comme le fort vient en aide au
faible et ce n’est pas de la démagogie. Cela veut dire qu’il faut
intégrer le secteur privé dans le système national de santé, qu’il
soit tenu par un cahier des charges et encadré par des règles éthiques
et morales à la hauteur de sa mission. En échange de quoi il doit
bénéficier du système de financement par les assurances-maladie et
participer activement à la décision. C’est ainsi qu’il pourra se
développer au bénéfice de tous et reprendre la place qui doit être la
sienne dans le cœur des Algériens ! Il est faux de croire que le
secteur privé ne peut assurer un service public. Prenez l’exemple,
l’eau qui coule dans vos robinets : elle est distribuée par un
établissement privé tenu par des obligations de service public,
clairement négociées et inscrites dans un cahier des charges. Je crois
qu’il y a trop souvent confusion entre secteur public et service
public !
Professeur Farid Chaoui, vous avez été dans le gouvernement
réformateur de Mouloud Hamrouche chargé du dossier de réforme de la
santé et de la Sécurité sociale. 20 ans après, avez-vous le sentiment
du devoir accompli ou d’une mission inachevée du fait des
bouleversements survenus à l’époque ?
Quand M. Hamrouche m’avait fait appel, je faisais déjà partie d’un
groupe informel au niveau de la présidence de la République aux côtés
d’une équipe pluridisciplinaire dont de brillants économistes et des
sociologues. J’ai été son conseiller sur le dossier de la santé et de
la Sécurité sociale chargé de préparer le système de santé aux
évolutions que le pays allaient connaître, c’est-à-dire sortir de
l’économie planifiée pour aller à l’économie libérale. Le Premier
ministre insistait à ne pas sacrifier le social et souhaitait que la
santé puisse trouver la place qui doit être la sienne, dans la
nouvelle politique économique et sociale du pays, au même titre que
l’éducation ou la culture. On avait travaillé le plus largement
possible avec les partenaires sociaux dont les personnels de la santé
et les associations d’usagers pour explorer les moyens à mettre en
place pour le nouveau système de santé.

Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?
Rien. Le projet a été purement et simplement enterré. Il y a eu aussi
le FMI qui ne trouvait pas à son goût nos projets et a imposé des
ajustements structurels que l’on sait. Les gouvernements successifs
étaient peut-être sensibles à ce dossier, mais rien n’a été fait.
Aujourd’hui, les choses sont plus compliquées.

En colère ?
Oui, quand je vois la détresse des malades. Mais l’on doit néanmoins
rester optimistes parce que nous avons des médecins compétents en
quantité et en qualité. Il y a, certes, des insuffisances et des
lacunes, mais que l’on peut rattraper par des enseignements
post-universitaires, etc. Nous possédons beaucoup d’infrastructures
sanitaires parfois neuves, mais vides ! Ce qui manque encore une fois,
c’est une vraie politique de santé qui ne se résume pas aux soins :
car il ne faut pas perdre de vue que l’on parle santé et non pas
seulement soins : le système de soins c’est ce qu’il y a en bout de
chaîne, lorsqu’on est malade, la santé est un domaine plurisectoriel
qui fait intervenir le logement, l’eau, l’éducation, les loisirs… Un
programme de santé doit en tenir compte et un ministère de la Santé
devrait être le chef d’orchestre qui coordonne toutes les actions
influant directement ou indirectement sur la santé des citoyens.

Comparativement à la plupart de vos collègues, vous avez fait un
aller-retour de la société civile à la société politique. Vous êtes
très actif et présent dans diverses manifestions touchant au domaine
de la santé. Est-ce là pour vous le moyen de faire pression sur les
pouvoirs publics ?
Un combat personnel ? J’étais longtemps médecin
hospitalo-universitaire. Lorsque le dossier des réformes fut clos,
j’ai compris que le système de santé risquait d’aller au- devant de
difficultés majeures car je me rendais compte que manifestement les
moyens allaient manquer et que sa gestion allait se dégrader. J’ai
alors décidé de quitter l’hôpital pour me placer dans les conditions
d’exercer mon métier et de servir les malades du mieux que je pouvais
par mes propres moyens. Cette expérience dans le secteur privé m’a
énormément appris et servi à mieux connaître les problèmes de santé de
la population. Cela m’a permis d’arriver à la conclusion qu’il faut
rassembler les efforts du privé et du public, car aucun d’eux ne
pourra, seul, faire face à une situation aussi complexe. Mon activité
de praticien gastro-entérologue ne me suffit pas. Oui, je me sens
interpellé quand je vois la détresse d’un jeune homme ou d’une jeune
fille de 18 ans atteint de la maladie de Crohn qui ne peut pas accéder
aux médicaments pour son traitement, ou parfois n’est pas couvert par
l’assurance-maladie pour se faire rembourser les frais importants
médicaux. J’ai compris à travers ce type de situation que ma seule
activité de praticien ne suffit pas pour aider ces malades, et qu’il
faut pour les aider saisir et poser les vrais problèmes. Qu’il faut se
battre à d’autres niveaux.
Compte tenu de ce qui précède, voulez-vous conclure cet entretien par
une note d’optimisme ou bien préférez-vous vous inscrire dans le
possible et le raisonnable ?
Il faut s’inscrire dans les deux : s’inscrire dans le raisonnable
pour rendre le raisonnable possible.
B. T.

NB/ Le professeur Farid Chaoui est membre de Ipemed (Institut de
prospective économique du monde méditerranéen) et président de l’AGELA
(Association des gastro-entérologues libéraux de l’Algérois).

Interface
• Si vous étiez président, votre première mesure...
Un compromis politique historique
• Si vous étiez ministre de la Santé, votre priorité...
Un programme national de santé.
• Si vous étiez un médicament...
Utile et accessible à tous les malades.
• Si vous étiez une plante médicinale, laquelle ?
Je ne saurais répondre franchement…
• Si vous étiez une musique comme thérapie médicale laquelle ?
Hyzia, interprétée par Abdelhamid Ababsa.
• La première idée qui vous vient à l’esprit en vous levant le matin...
Le programme de la journée qui commence à 8h et se termine à 20h.
• Votre dernière pensée avant de vous endormir...
Chaque fois une pensée différente…
• Votre livre de chevet : un roman littéraire ou une référence médicale ?
Je ne lis jamais chez moi de documents médicaux.
• Votre idéal médical ?
Il y en a beaucoup, mais je dirai Pasteur.
• Le prix Nobel de médecine...
Il est attribué à des gens qui travaillent pour le siècle à venir.


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